J’effleure lentement la main ridée et sèche en face de moi. Elle est posée délicatement sur le lit où nous sommes toutes les deux assises.

Il n’y a plus aucune bague à ses doigts. Pourtant, pendant des années, son alliance y trônait fièrement. Malheureusement, il y a deux ou trois ans, elle l’a perdu en changeant les draps de son lit. L’alliance aurait glissé de son doigt devenu trop fin. C’était l’un des premiers signaux, la dévoreuse avait entamé sa progression. Cette perte de poids était-elle normale ? Se nourrissait-elle correctement comme elle nous le disait ? La bague avait elle vraiment disparu à ce moment-là ?

Cette main, je l’ai vu des milliers de fois me tendre des bonbons, des gâteaux ou autres douceurs. Aussi loin que je me souvienne, ma grand-mère mettait un point d’honneur à ce que ses petits-enfants trouvent leurs friandises préférées dans un placard dédié. Elle aimait nous faire plaisir et nous rendre heureux. C’était sa raison de vivre.

Aujourd’hui, je ne reconnais plus la femme au bout de cette main. Pourtant, physiquement, c’est la même personne. C’est bien ma grand-mère adorée. Celle avec qui j’ai eu de doux moments enfant comme adulte. Celle qui m’a rassuré pendant les étapes compliquées de la vie. Celle qui me répondait inlassablement « comme une vieille » en s’esclaffant à la question : « Comment ça va aujourd’hui ? ».

Je prends le temps de croiser son regard. Il ne pétille plus. Il s’est éteint. Il m’arrive d’être chanceuse et au détour d’un rire, bien trop rare, une étincelle apparait, subtilement, furtivement, et éclaire tout son visage.

Son regard est vide. Elle ne me reconnait qu’à l’occasion. Mon visage ne lui évoque plus rien. En revanche, ma voix lui rappelle encore des souvenirs et la raccroche au présent, pour quelques secondes voir pour quelques instants, dans le meilleur des cas.

Je ne peux m’empêcher de me demander si c’est grâce aux heures passées avec elle au téléphone quotidiennement avant la maladie. D’ailleurs, est ce qu’il y a vraiment eu un avant ?

A quel moment exact la Dévoreuse a-t-elle commencé à grignoter petit à petit la mémoire de ma grand-mère ?

A quel moment précis ma grand-mère a-t-elle commencé à trouver des subterfuges pour masquer le vide qui grandissait dans son esprit ?

La femme, installée à quelques centimètres de moi, à qui je souris, n’a que le corps de la femme que j’ai aimé plus que tout. Son âme a disparu il y a bien longtemps. On peut encore apercevoir le combat que se joue, là-haut dans son cerveau, mais la partie est perdue d’avance.

Il lui reste encore quelques souvenirs que son cerveau lui sert en mode « Replay ». Une même histoire peut tourner en boucle. Ma grand-mère la racontera cinq à six fois d’affilée sans aucune variation dans le script.

Je ne lui fais jamais remarquer qu’elle m’a déjà raconté cette histoire. Et même au contraire, quand c’est une anecdote qui l’amuse, je vais l’écouter religieusement.

J’ai conscience que je finirai par ne plus jamais entendre ses éclats de rires alors je savoure chaque instant.

Si je devais être honnête, je ne peux qu’admettre que mon deuil est fait depuis longtemps. Je m’accroche désespérément aux souvenirs d’enfance qui sont intimement liée à elle mais je sais que c’est fini. J’ai perdu ma grand-mère quand Alzheimer s’est installé dans sa vie. La Dévoreuse d’âmes a pris notre place et a effacé notre existence. Elle m’a pris celle que j’aimais.


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